• Le coeur cousu de Carole Martinez

    Folio - avril 2009 - ISBN : 978-2070379491 - 443 pages

    J'avais aimé Du domaine des murmures il y a 3 ans mais n'avais pas cherché à découvrir ce premier roman de Carole Martinez pourtant récompensé par neuf prix littéraires.

    Et puis au mois d'août, lors d'une ballade au parc de la Perrine, la première de couverture m'a attiré sur l'arbre à livre.

    Le coeur cousu de Carole Martinez

    Et l'écriture imagée et acérée du prologue m'a décidé à prendre ce livre de poche. "Mon nom est Soledad. Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d'enlacer et de grandes mains inutiles. [...] Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir."

    Je n'ai guère le temps de lire. Donc le premier livre, Une rive, n'a été achevé que tout récemment (il raconte la vie à Santavela). Le livre 2, La traversée (qui dit la traversée de l'Andalousie en guerre civile, jusqu'à la mer), ce lundi au soleil de la place Stanislas sur le Jardin éphémère 2016 et le troisième livre, L'autre rive (et les sables du désert) et l'épilogue le soir même.

    "Il me faut t'écrire pour que tu disparaisses, pour que tout puisse se fondre au désert, pour que nous dormions enfin, immobiles et sereins, sans craindre de perdre de vue ta silhouette déchirée par le vent, le soleil et les pierres du chemin. O mère, il me faut ramener des profondeurs un monde enseveli pour y glisser ton nom, ton visage, ton parfum, pour y perdre l'aiguille et oublier ce baiser, tant espéré que jamais tu ne m'as donné ! Il me faut te tuer pour parvenir à mourir ... enfant. Mon lumineux cahier sera la grande fenêtre par où s'échapperont un à un les monstres qui nous hantent." (page 21)

    Ainsi commence le récit. C'est Soledad (solitude), la dernière fille de Frasquita Carasco, qui parle ou plutôt écrit. Soledad  a vieilli d'un coup le jour où elle a libéré sa sœur aînée de sa promesse de ne pas avoir d'enfants tant que ses sœurs, dont elle avait la charge ne serait pas toute mariée, flétrie d'un coup comme la robe de mariée de sa mère s'était fanée face à la jalousie du village. Soledad écrit sur le cahier, et avec l'encre et la plume trouvés dans la boîte que les femmes de sa génération se transmette avec des prières et des secrets.

    Sa mère Frasquita y trouva du matériel de couture, qui lui permis de coudre les âmes des gens à leurs corps. Elle devint une couturière de génie.

    Soledad, aui avait 4 ans au décès de sa mère, écrit :

    • sa mère Frasquita et ses talents qui la mirent au banc de la société de Santavela ; sa mère qui sait recoudre le coq rouge de son mari deux fois ; sa mère qui après avoir dû accepter de se donner au fils Heredia pour la dette de jeu de son mari, revêt sa belle robe de mariée, prends sa charrette et part avec ses 5 enfants sur les routes, loin, vers le sud ; sa mère qui redonne figure humaine à Salvador un anarchiste du Nord exilé par les autorités dont la figure a été mutilé par le garde
    • la folie de son charron d'époux, le José Carasco capable :
      • de rester des mois entiers dans le poulailler dont il est devenu le maître à la mort de sa mère qui avait tant d'ascendant sur lui,
      • de ne pas dormir deux mois durant à rouler les chiffres dans sa tête,
      • de jouer leurs meubles, leur maison puis sa femme lors de combats où il souhaite que son coq, le Dragon rouge, soit victorieux,
      • et coupable encore plus de contraindre son fils Pedro à se battre pour gagner de l'argent, en ignorant complétement le talent de dessinateur de ce dernier  (et le poussant au parricide)
    •  sa sœur aînée Anita, qui trouve enfin la parole en ouvrant la boîte en bois une fois les 9 mois après son initiation révolue ; Anita qui maîtrise les chiffres, a appris à lire avec le prêtre de la paroisse ; Anita qui prend soin de ses frères et sœurs ; Anita la conteuse

    Anita, ma sœur aînée, nous a rêvés du bout des doigt, du bout des lèvres. Dans sa voix, nos doubles ont poussé comme des bambous. Nous sommes morts chaque jour, sans ralentir le pas. Les petits corps, fouettés par la folie de notre mère, puisèrent leur force à la source des lèvres sèches d'Anita, dans le velouté de sa voix, dans sa tranquille prière. [...] Soumis au souffle d'Anita, nous devenions de grands voiliers et glissions murmurés aux pierres, à la mer, à des nuits sans étoile et sans songe. Et ses mains, vous ai-je parlé de ses mains ? Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se dressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans des ciels plus sombres encore, si bien qu'ils paraissent s'éclairer, éventrés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots. Anita ne sait plus lire, elle a oublié, elle s'est soudain refusée aux mots écrits. Elle dit que l'écriture enterrera les mains des conteuses et qu'aucune voix ne nous guidera plus dans les ténèbres du mythe. Les lettres écrites, ces courbe, cette encre, ces mots morcelés, pourriront sur les feuilles, mémoire morte. Les contes seront oubliés. Pour elle, tout livre est un charnier? Rien ne doit être inscrit ailleurs que dans nos têtes. Elle a des contes tatoués sur les lèvres, un baiser de sa bouche, une caresse de sa main nous les impriment sur le front. (pages 323 à 325)

    • la seconde, Angela, à la voix d'ange, qui héritera d'une corneille qui lui permet de voir loin ... et qui se suicidera de l'amour impossible avec le père André
    • et Pedro, leur frère, aux cheveux roux, que personne ne veut pour filleul à part Lucia, la courtisane du village et son amant le vieil Heredia propriétaire de l'oliveraie où tant travaillent ; Pedro qui dessinent des meubles dans la maison après la perte du premier combat de coq, puis un gigantesque navire sur la façade de la maison des parents de Frasquita le jour où l'homme à l'oliveraie vient s'enraciner dans sa mère
    • puis sa sœur Martirio qui toujours parla avec les morts (comme le vieux meunier Julian décédé depuis plus de quinze ans et qui pourtant les nourrit un soir et leur offre 3 sacs de farine pour la route le lendemain) ; Martirio tuée par l'ogre Eugenio, le fils de la bohémienne Blanca (qui était sagette à Santavela) mais ressuscitée par la prière du dernier soir prononcée par sa mère ; Martirio qui hérita du don de donner la mort par ses baisers, malédiction bizarrement sans effet sur son mari le verrier Lunes ;
    • et Clara, la lumineuse, qui elle échappa à cette malédiction des dons. Comment aurait-elle pu retenir les prières transmises à la nuit pendant la semaine sainte dans un cimetière ? N'était-ce pas déjà suffisant pour elle de s'endormir dès la nuit tombée et de briller alors ?
    • puis la Mort :
      • dont les traits se glissent sur le drapeau brodé par sa mère à Salvador, drapeau qui sera le linceul de cet homme qui est peut être son père :
        • L'enthousiasme dégagé par le tableau était contagieux. Il donnait envie de respirer le monde à pleins poumons, d'en jouir les paumes ouvertes, de tous ses sens, d'en vivre intensément chaque instant. Il fourmillait de force, de désir, de joie, de passion, d'idéal. Ses couleurs vibraient au soleil automnal, formidables. Tout avait été cousu sur la toile, l'espoir, l'avenir, la guerre, la paix, le monde, les hommes et les femmes, et tout cela tenait ensemble, comme accordé depuis toujours. La révolution qui trouvait ici son expression menait à un nouvel âge d'or. [...] "Ceux qui verront ton drapeau ne douteront plus des lendemains, murmura le révolutionnaire au doux sourire et aux yeux clairs. (pages 314-315).
        • "Dans les espaces clairs, comme laissés en blanc par la couturière, le sang de Salvador s'était glissé, révélant un nouveau motif : une jeune beauté glorieuse la faux en main et, à ses pieds, une tête d'homme, une tête aux traits intacts, aux yeux clairs et au sourire engageant. Le visage qu'arborait Salvador avant le couteau du bourreau, avant les aiguilles de ma mère. Le visage que la mort aimait." (page 317)
      • ou qui visite sa mère sous les traits de la belle Adélaïde qui lui commande une robe de bal pourpre et l'entraîne d'erreurs en erreurs vers la tombe

    Je suis ce dernier vers, cette main rouge, enluminé de henné, qui mit fin à notre course folle, je suis celle qui obligea notre mère à se coucher. Je suis le bout du voyage. Je suis l'ancre et je ne peux qu'écrire pour que meure l'histoire qui nous berce et nous mure et fait de nous des êtres différents, intraduisibles et étranges à tous. (page 325-326)

    Et maintenant, que, par ma prière, surgisse la voix des mères : Mon nom est Frasquita Carasco. Mon âme est une aiguille. Tes feuilles lancées au désert, les voilà réunies, reliées dans un livre que tu pourras refermer à jamais sur mon histoire. Soledad, ma fille, sens ce vent sur ton visage. C'est mon baiser. Celui que jamais je ne t'ai donné. (page 439-440)


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